J’ai lu avec grand intérêt une interview de Richard Sennett, sociologue américain.

Richard Sennett

Il pose le constat suivant : l’organisation du travail, jadis bureaucratique, fonctionne aujourd’hui en réseau. Ainsi, l’information diffuse rapidement entre le haut et le bas de la pyramide « squizzant » par la-même l’échelon du middle-management (ou management intermédiaire).

Ce modèle économique présente les caractéristiques suivantes :

– ce système est conçu pour des jeunes sans famille puisqu’il présuppose flexibilité, disponibilité et goût du risque,
– il induit donc l’exclusion d’une partie de la population,
– il favorise l’individualisme et l’esprit de compétition,
– l’adhésion d’une personne au système empêche tout engagement dans une action collective (syndicale, par exemple) qui signerait alors son propre aveu d’impuissance et d’inadaptation au système,
– ce système disqualifie le lien, l’expérience, la fidélité, la loyauté et privilégie l’immédiateté et la superficialité,
– ce système, qui fait fi du passé (trop lourd à assumer) et du futur (impossible à assurer), favorise la libération de l’innovation.

On observe également un glissement des valeurs :

Les valeurs en baisse et les attitudes considérées comme « has-been » : la stabilité, la fidélité, la loyauté institutionnelle, l’engagement, la pérennité, le passé, l’expérience, respect des anciens, la recherche de lien, la confiance en l’avenir, la volonté de construire, …

Les valeurs en hausse et les attitudes préconisées : l’instabilité, le changement, l’immédiateté du maintenant, le « jeunisme », la non dépendance, l’éphémère, gagner, la superficialité, la rapidité, le sens de l’opportunité, le jeu, la faculté d’adaptation, …

La nouvelle économie s’accompagne également de nouvelles normes morales au travail qui s’appuient sur des présupposés.
Ainsi, l’instabilité serait le gage de plus de liberté. Etre attaché à son poste, à son entreprise, … serait une dépendance néfaste. L’affaiblissement de l’autorité, un pouvoir amoindri conduirait à plus d’égalité.
Autant de croyances irrationnelles qui constituent le ferment d’un asservissement moderne dangereux pour l’équilibre psychique des individus et l’équilibre socioéconomique des nations.

Quels sont les conséquences négatives et les risques de la nouvelle économie ?

Je ne vous livre ici que quelques pistes. J’ai bien conscience que cette liste est loin d’être exhaustive.

– En premier lieu, on peut citer les pathologies mentales. La peur du manque, du vide. Un sentiment d’insécurité lié aux changements constants et à l’instabilité du monde environnant. Une estime de soi mise à mal par les échecs, les rejets et l’exclusion. Des troubles du narcissisme en rapport avec le culte de la personnalité, du paraître, de la jeunesse et la tyrannie du bien-être et du bonheur.
Des troubles de personnalité avec la construction d’un « faux-self ». Chacun se construit une forteresse pour se protéger du monde extérieur violent, intrusif, intransigeant. On se blinde par un contrôle de soi excessif. On sauve la mise, les apparences, on donne le change en société. La superficialité des rapports humains peut entraîner des troubles de l’intimité, des difficultés à nouer des relations, à entretenir des relations authentiques et durables, une peur à s’engager. La recherche de l’immédiateté peut conduire à un rapport au temps discontinu et extérieur à soi. Le temps est scindé en passé, présent, futur. Ces trois temps n’étant pas en reliance les uns avec les autres, certains étant même déniés. Ainsi, le reniement du passé nous coupe de l’expérience des anciens, des savoir-faire mais aussi de la tradition, des US et coutumes. Nous serons bientôt sans racine à « réinventer la roue ». Le temps et ses contraintes sont imposés par l’extérieur, par des logiques plus économiques qu’écologiques et on perd ce lien à la nature et au cycle de la vie qui nous relie au grand Tout. On défie les lois de la nature, on se veut tout puissant quitte à devenir apprentis sorciers. L’accélération et la recherche de la satisfaction entraînent une tolérance à la frustration de plus en plus faible et à un égocentrisme, à un égoïsme voire à un égotisme peu compatible avec la vie en société.

– Les pathologies physiques. On observe déjà des troubles somatiques, conséquence directe du stress, de la culpabilité et de la honte : mal de dos, stérilité, dépression, …

– Des comportements asociaux. La dureté la vie, ses injustices et des exclusions font resurgir des attitudes et des comportements archaïques, d’une rare violence : tuerie, actes de barbarie, viols, … Ces passages à l’acte soudains et terrifiants entretiennent la psychose et la paranoïa de tout un chacun.

La question que je souhaite poser c’est :

Que font les politiques, les institutions, les entreprises mais aussi chacun d’entre nous pour dénoncer ce système qui ne peut que nous conduire à notre propre perte.
Je lis de plus en plus d’ouvrages, d’articles, d’interview qui dénoncent ce modèle économique dévastateur. Les intellectuels, les universitaires s’accordent à souligner les dérives de ce capitalisme effréné. Mais dans le même temps, j’ai le sentiment que mes actions, aussi modestes soient-elles reviennent à prêcher dans le désert.

Qui dans l’entreprise est prêt à financer dans la durée un vrai projet de développement des personnes ? Quel décideur va accepter de partager son pouvoir et de responsabiliser vraiment ses collaborateurs ?

Qui à l’Education Nationale va décider d’allouer des budgets et prendre les décisions qui s’imposent pour former les enseignants, recruter des personnes avec des profils atypiques mais motivées et dotées d’une expérience précieuse, proposer un suivi sur le terrain des équipes pédagogiques, alléger les procédures administratives, …

Quel homme ou quelle femme politique est capable aujourd’hui de ne pas succomber aux sirènes du pouvoir et de s’engager résolument au côté des citoyens ? Qui est porteur d’une vision et d’un projet pour la France qui ne soient pas téléguidés par des manœuvres politiciennes dont nous ne voulons plus ?

Le pouvoir appartient aujourd’hui à ceux qui détiennent le capital. Alors, je vous en conjure, si vous avez de l’argent et des projets porteurs qui font la part belle à l’Homme, à la créativité, à la vie, à l’avenir, faites-moi mentir mille fois et appelez-moi pour que l’on réalise ensemble de belles choses.

Mariette Strub

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