Dans la première moitié de sa vie, nous allons vivre une première grande phase appelée Accommodation. Elle dure assez longtemps, en général jusqu’à 40-50 ans. Dans cette phase, nous construisons notre Persona (Persona vient du grec « prosopon », qui signifie masque) qui est le « je » désirant contenant l’ego. La Persona est notre partie consciente, notre Moi. Elle est la personnalité que nous nous sommes construits, la personne que nous croyons être et que les autres croient que nous sommes. La Persona se construit dans l’enfance et dans notre vie d’adulte. Elle a pour but de nous obtenir de la sécurité affective, de nous réaliser, de nous affirmer et de conforter notre position sociale. Pour cela, nous allons développer des comportements, souscrire à des valeurs, des principes, conformes à ce que l’on attend de nous et à ce que l’on pense que l’on attend de nous. Le « On », ce sont nos parents, notre famille plus largement (frères et sœurs, ascendants, …), nos amis, les enseignants, les institutions, les normes en vigueurs dans notre pays, les règles culturelles, …

Et, le danger est de penser que nous sommes cette Persona, de penser qu’elle nous définit totalement. Nous identifier à cette Persona, nous réduit et nous coupe de qui nous sommes vraiment. En effet, la Persona n’est qu’une petite part, un fragment du Soi, qui est une partie beaucoup plus vaste de nous-mêmes. Chaque individu porte en lui-même cette dimension fondamentale de lui-même qu’est le Soi, dimension qui demeure le plus souvent inconsciente d’elle-même durant la première moitié de la vie.

Pour que le Soi devienne conscient de lui-même, il nous faut nous engager dans un voyage initiatique, à la rencontre de nous-même, que Jung a appelé le processus d’individuation. A travers ce processus, un être devient un in-dividu psychologique, c’est-à-dire une unité autonome et indivisible. Ce voyage conduit à la réalisation de soi, du Soi. Le Soi, contient le Moi, centre de la conscience ainsi que la partie inconsciente de soi.

Et c’est parce qu’à un moment de sa vie, nous ne sommes plus satisfait, en phase, en accord avec sa Persona et qu’une autre partie, cachée, inconsciente, et qui, elle aussi s’est construite en parallèle Mais, à un moment de sa vie, l’individu n’est plus satisfait par sa Persona puisque, tandis qu’il s’occupait de construire son ego, une autre partie de sa personnalité qu’il négligeait, qui ne fait pas partie de la conscience, se construisait, elle aussi, à son insu, l’Ombre. Cette partie contient tous les aspects psychiques refoulés et exclus pour des raisons morales, sociales ou éducatives.

On a vu que cette phase d’accommodation n’est pas négative dans la mesure où elle nous permet de trouver notre place dans le monde. Cependant, les règles qui régissent la première moitié de notre vie sont essentiellement extérieures.

Et, autour de l’âge de 45 ans, il est fréquent que commencent à se faire sentir les limites de cette phase d’accommodation. Ce personnage commence à nous étouffer. Nous avons le sentiment de nous être perdus en route, d’avoir été bernés ou encore d’être un imposteur. Ce qui sommeille en nous et que nous n’avons pas encore choisi d’être se rappelle par vagues de nostalgie, ce que Carl Gustav Jung appelle notre Ombre.

Ainsi, on se sent moins serein, quelque chose nous titille mais on ne sait pas encore ce que c’est. Malgré les raisons objectives d’être heureux, quelque chose ne va plus. Nous sommes en proie à du vagues à l’âme, un mal être, une humeur morose, un sentiment d’incomplétude, de la nostalgie, des angoisses, un état dépressif. Des questions nous assaillent : « Est-ce que je veux réellement vivre cette vie ? », « Qu’est-ce que je veux faire de ma vie ? ». Ces questions génèrent de la culpabilité puisque rien de concret ne vient les justifier. Dès lors, un questionnement existentiel, plus profond et plus fondamental sur le sens de ce que l’on fait et le sens de notre vie se fait jour.

Cela va conduire à une remise en question profonde et ouvrir la voie de la réalisation de Soi. Ce processus d’individuation peut s’enclencher chez des personnes plus jeunes, qui, très tôt, ont des questionnements existentiels et sont en quête de sens.

C’est le temps de prise de conscience.

QUELS SONT LES FACTEURS DECLENCHANTS ?

La perspective de la mort puisque à 45 ans, il est probable qu’il nous reste probablement moins d’années à vivre que d’années déjà vécues. Cela peut

être aussi le départ des enfants de la maison familiale ; ce que l’on appelle le syndrome du nid vide. Il peut également s’agir d’un questionnement professionnel quand on se rend compte que notre métier ne nous intéresse plus. Ce peut être aussi une modification de nos priorités. C’est dans ce moment de remise en question que l’Ombre commence à émerger et que la Persona se fragmente. Cette fragmentation créé une angoisse parce que l’on est habitué à s’identifier à sa Persona et oubliant son Soi.

Ce besoin de quête de soi qui s’exprime ici est fondamental. Il devient prégnant lorsque les besoins de « niveau inférieur » ont été satisfaits.

Dans la Pyramide des besoins de Maslow (voir ci-dessous), le niveau supérieur de la pyramide concerne le besoin de réalisation personnelle, d’accomplissement de soi.

 

 

Le Soi est le centre de notre personnalité tout entière, notre totalité psychique, conscient et inconscient réunis. Il est notre être intérieur, l’expression de notre intégrité. Il détient les contraires que le Moi a préalablement différencié (voir l’article sur l’ego). Le Soi est également le but de notre personnalité, le but de la vie dans la mesure où il est le point final du processus d’individuation, tel que défini par Carl G. Jung. Il est ainsi notre personnalité intégrée, unifiée, unique, séparée et reliée à la collectivité. Il est ce vers quoi l’on tend dans une démarche de réalisation, d’accomplissement personnel à travers laquelle on cherche à devenir soi-même. Ce processus de transformation a pour objectif de libérer le Soi des fausses enveloppes de la Persona (ou masques) et de la force suggestive des images inconscientes. Il est la condition de notre liberté. Ainsi, le Soi est à la recherche de l’harmonie des opposés (des contraires) en nous, de l’équilibre entre conscient et inconscient.

Le Moi, qui constitue notre personnalité va alors progressivement s’ouvrir pour intégrer par étapes successives, les contenus de l’inconscient en élargissant le siège de la conscience. Le processus d’individuation se déroule en 5 ÉTAPES au cours desquelles, l’individu va rencontrer trois archétypes.

L’archétype est une forme de représentation donnée a priori, un processus psychique de la « psyché objective » (la partie psychique qui ne dépend pas du sujet), liée à l’inconscient collectif. Il est inhérent et émergeant même de la structure psychique. Ces représentations mentales renferment un thème universel et structurent la psyché. Elles sont communes à toutes les cultures mais figurées sous des formes symboliques diverses. Les archétypes apparaissent dans les mythes, mais aussi dans les rêves.

ÉTAPE 1 : La rencontre de la Persona

A cette étape, la reconnaissance sociale, le respect des conventions ne sont plus au centre de nos motivations. Cette étape consiste en une désidentification de sa Persona et ainsi, de prendre conscience que le Moi-¨Persona n’est pas « tout ».

ÉTAPE 2 : La rencontre avec l’Ombre

Ici, il est question de regarder en nous cette face négative que l’on a relégué dans l’ombre et que l’on a toujours refuser de voir. L’Ombre est cette partie de nous-même, non reconnue, non acceptée que l’on va projeter sur l’autre pour éviter de la reconnaître en soi. Ainsi, ce que l’on reproche aux autres est en miroir un défaut, une caractéristique personnelle qu’on méconnaît en soi ou que l’on n’accepte pas en soi. L’Ombre est ce personnage qui porte tout ce que l’on a refoulé car cela ne cadrait pas avec notre apparence sociale. L’Ombre peut contenir des défauts mais aussi certaines de nos qualités, nos potentialités non exprimées, non révélées et restées en friche à ce jour.

Le travail consiste donc ici à cesser de juger et de se juger ; à prendre conscience que les notions de bien et de mail sont relatives ; à s’ouvrir à des systèmes de valeurs différents du sien ; à ne plus moraliser ; à ne plus de justifier ; à accepter la partie obscure de soi-même, celle que Jung appelle l’Ombre. Pour les cinéphiles, l’Ombre s’est incarnée dans le personnage de Dark Vador dans la Guerre des étoiles. Il est essentiel de reconnaître l’Ombre pour avancer dans le processus d’individuation.

ÉTAPE 3 : La rencontre avec l’archétype sexuel

L’homme va ici rencontrer la partie féminine inconsciente de sa psyché (l’anima) et la femme, la partie masculine inconsciente de sa psyché (l’animus). La perception de l’archétype passe par des mutations :

Pour l’homme, l’anima, c’est la « femme » intérieure que porte tout homme en lui. Ce n’est pas une femme précise, mais un archétype qui englobe en soi l’essence de toute féminité (la fille, la sœur, l’épouse, la maîtresse, la fée, la sorcière…). L’anima se développe en 4 phases :

  1. La femme primitive (symbole : Ève) qui représente les relations purement instinctives et biologiques.
  2. La femme romantique (symbole : Hélène dans Faust) dont l’érotisme s’étend à toute l’image féminine.
  3. La femme vénérée (symbole : la Vierge chrétienne) dont l’érotisme est ici sublimé jusqu’à la dévotion.
  4. Sapientia, la sagesse de l’éternel féminin (symbole : Athéna, Déesse de la sagesse).

Pour la femme, l’animus, c’est « l’homme » intérieur que porte toute femme en elle. L’animus se développe en 4 phases :

  1. L’homme sauvage (symbole : Tarzan) : Fortement génitalisé, il personnification le pouvoir physique.
  2. L’homme romantique, l’aventurier : Il est admiré pour sa sensibilité et sa prouesse.
  3. Celui qui a la parole : la lumière éclairante de l’existence, professeur, leader politique ou religieux.
  4. Logos, le signifié, le savoir masculin (symbole : le Christ ou Mahatma Gandhi) : l’animus est symbolisé par le sens ultime de l’existence et du cosmos par un dépassement de ses propres limites, de grands philosophes, ou gurus enseignant les sentiers secrets.
  • , Le dépassement de cet archétype engendre une créativité et une solitude, celle, en vérité, de l’être humain libéré. Il ne « tombe » plus amoureux. Il ne se confond pas dans l’autre.

ÉTAPE 4 : La rencontre avec l’archétype « Lumière »

L’archétype « Lumière » est l’archétype du surnaturel, de l’au-delà, la potentialité éblouissante de soi, source de pouvoir. Ses symboles sont la luminosité et la force.

  • Symboles chez l’homme : La Sophia (l’antique connaissance spirituelle), le feu (qui représente Yahvé et qui parle à Moïse sur le Mont Sinaï), un ange, un dieu.
  • Symboles chez la femme : La Pythonisse (prophétesse dans la Grèce antique), la Sybille, la connaissance de la nature. Jung a appelé cet archétype “lumière” pour la femme : Magna Mater.

La Sophia et la Magna Mater représentent l’origine à partir de laquelle l’individu a été formé : l’homme comme esprit transformé en nature, et la femme comme nature imprégnée d’esprit.

Le risque à cette étape est de s’identifier à cet archétype d’où la nécessité absolue de faire acte d’humilité.

ÉTAPE 4 : La rencontre Lorsque le Moi, limité, se confronte à l’illimité de l’archétype « lumière », un nouveau Moi surgit, c’est le Soi, le Selbst. Le Selbst est le but, l’ultime étape du processus d’individuation. Après les 4 étapes décrites ci-dessus, une nouvelle situation apparaît : la partie obscure (l’ombre) est devenue consciente. Le sexuel contraire (anima/ animus) s’est différencié en nous. Notre relation avec l’esprit (l’archétype “lumière”) s’est faite claire, l’orgueil de la personnalité a été dépassé. Une fois la personnalité dissoute, toutes les structures de l’individu – sur le point de se dissocier, puisque le moi n’a plus de centre fixe et ne s’identifie plus à elles – commencent à se réorganiser vers un centre qui est le Soi. C’est une manière totalement nouvelle et différente de rencontrer notre propre être. Jung parle alors du Soi comme de « Dieu en nous ». L’éveil de l’ego (en phase d’accommodation) a fait surgir le particulier de l’universel ; le retour au Soi permet de réintégrer le particulier à l’universel. La conscience étroite et partiale du Moi – Persona se transforme ainsi en une conscience amplifiée.

La quête du Soi est telle une quête initiatique comme a pu l’être la quête du Graal pour les chevaliers de la Table ronde. Ainsi, le processus d’individuation est la voie de la réalisation de notre plus hait potentiel. Il nous permet de devenir nous-même, c’est-à-dire, une personnalité intégrée, unifiée, unique, séparée et reliée à la collectivité.

Dernier clin d’œil pour les cinéphiles. Il existe un film que personnellement j’adore et qui illustre parfaitement le processus d’individuation : Dark Crystal, de Jim Henson et Frank Oz, de 1982.

Mariette STRUB

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