Certains disent que la vie est un jeu. Par ailleurs, la vie est le théâtre d’événements qui souvent nous dépassent ou, tout au moins, nous surprennent et nous déconcertent. Avancer dans la vie, être dans la vie c’est accepter de rencontrer l’inconnu et la peur qui nécessairement est au rendez-vous.
Partant de ce postulat, l’analogie entre vie et théâtre prend tout son sens.
La question que je me pose alors en tant que psychologue accompagnant des personnes et des groupes et en tant que pratiquante amateur de théâtre, c’est en quoi l’art et la technique théâtral peuvent nous éclairer dans notre vie de tous les jours dans notre relation aux autres.

LA PEUR

La peur est l’élément principal, le moteur de l’improvisation et du théâtre. Remonter le courant de la peur c’est accepter d’être en vulnérabilité, comme dans un rapport amoureux. Le dénominateur commun de nos peurs c’est l’inconnu. Cette peur-là est positive. Cependant, la peur est un animal sauvage à apprivoiser. Il faut du temps et y aller doucement.
La mauvaise peur ou « trouille », c’est la peur d’avoir peur, la peur du jugement.

LA MISE EN CONDITION EN 5 ÉTAPES

Avant de monter sur scène ou d’aborder une situation importante, à fort enjeu pour soi :
1- La mise en disponibilité
Cela suppose de se mettre en ouverture à 360°, de baisser la garde et d’accepter tout ce qui vient de l’intérieur comme de l’extérieur. Pour cela, il faut être sur le «point medium ». Etre vacant, c’est accepter de perdre le contrôle, de ne pas être en sécurité. C’est être ouvert à la providence.
Il s’agit de trouver la concentration. Or, il en existe de deux sortes :
la concentration par dilution est celle que l’on recherche. On perçoit les tensions dans son corps puis on les dissout. Elle s’apparente à l’homéopathie (on envoie un espion dans le corps).
la concentration par focalisation ou par condensation. Elle est déconseillée car on se braque et on se coupe de l’extérieur. Elle renverrait plutôt à l’allopathie (on envoie une armée dans le corps).

2- Le plateau et son instabilité
Le lieu où l’action va se dérouler n’est pas stable. On doit sentir qu’on rentre dans un espace où il va se passer quelque chose. On y entre sur une question qui va aiguiser notre curiosité. Ce qui va se passer est événementiel.
Cela peut être de 4 ordres :
la 1ère fois, la dernière fois, la 1ère et dernière fois, la permanence.

Une fois « sur scène » ou en situation :

3- Etre en plaisir partagé (avec ses partenaires, avec le public)
On doit trouver sa place dans l’espace, dissoudre les tensions : les compressions (penser air et être dans l’effort), les contractions (penser muscle), les crispations : penser nerfs) et conserver la question, l’instabilité.

4- Se mettre en lucidité
– Se capter en l’autre dans ce qu’on ne connaît pas de soi. En fait, on est déjà en l’autre et on s’y rejoint en un point précis que l’on va dissoudre (ce point va passer à l’état liquide puis gazeux). Quand ce point est affiné, on est en manque de ce point. On perçoit alors ce que son propre corps a envie de faire, où et comment.
ou
– Percevoir là où l’autre nous capte en lui.

5- Se mettre en extra-lucidité
– Capter l’autre en soi pour percevoir ce que le corps de l’autre attend de moi.
ou
– Percevoir là où l’autre nous capte.

LES POSTES

Au théâtre, il y a 4 postes de base que l’on retrouve également dans la vie :

– Le poste Récepteur : Il va se laisser penser, agir, parler, faire, fantasmer. Cela suppose d’être détendu, disponible donc de dissoudre les gênes : contraction (penser muscle), compression (penser air), crispation (penser nerf) et de combattre les deux ennemis : forcer (vouloir, devoir et falloir) ou freiner/réprimer.
Le récepteur est sur le plaisir (après coup) et un peu sur la peur.
Le plaisir, c’est là où il y a aisance. Le plaisir conduit à la détente et permet la réception. Pour se détendre, se relaxer, on peut repérer où se situe le blocage corporel et se laisser respirer à cet endroit là.
La réception induit un jeu passif (objet), imprégné (tel une éponge) et de lucidité (on n’est pas dans son corps mais on est dans l’autre, on se capte, on s’attend, on se goûte en l’autre ou là où l’autre me capte et me goûte en lui). La lucidité c’est percevoir ce que son corps a envie de faire et à quel moment sans forcément le faire (non-dit). Le poste récepteur amène le fantasme.
Le récepteur c’est aussi la sincérité. Quand c’est mal fait, on obtient la non-sincérité c’est-à-dire le mensonge par omission. Il est réponse.
Le tempo de ce poste est ultra lent (tempérament lymphatique). On prend le temps et l’espace. C’est le temps de la paresse, de l’abandon et de la sensualité.
Le sens le plus important à ce poste est l’ouïe.

– Le poste Émetteur : Il va goûter l’autre en lui et ainsi savoir ce que le corps de l’autre attend de lui. Je perçois ses idées, ses pensées ses désirs et ses intentions. Je suis en extra lucidité (prévenance) : je perçois ce que le corps de l’autre attend de moi. Cela suppose de goûter l’autre en soi. Goûter, capter l’autre en soi ou là où l’autre le capte, me goûte. L’autre se sent deviné et cela augmente la peur entre les deux personnes. C’est un jeu dominant, actif. Le récepteur est sujet, maître du jeu. L’émetteur est celui qui a le plus de densité. La densité c’est un poids ramassé : le poids dans le volume le plus réduit.
L’humeur est le moteur.
Le poste émetteur amène la peur, le désir (= quelque chose qu’on n’a pas encore mais qui est atteignable), l’humeur (= moteur, fonction, ressort) et la vérité. Le désir est connecté à l’inconnu, à la peur et à l’humeur. Notre désir est en l’autre sinon on est dans le ressenti (jeu interné, pathologie). Quand la vérité n’est pas au rendez-vous, on est dans le mensonge par affabulation.
L’émetteur est question.
Son tempo est rapide. C’est comme marcher sur un tapis roulant à contre-courant. On rencontre des résistances extérieures. On remonte le courant de la peur (d’où moteur).

– Le poste Transmetteur : C’est le facteur. Il transmet le courrier sans lire la lettre, sans rien enlever et sans rien ajouter. Il est exécutant et pas interprète. Il établit le contact et amène dans le spectacle ce qui correspond à la réalité. Il amène la situation, il va situer l’action (où, quand, comment, qui, de quoi s’agit-il). Il est actif en ne faisant pas. C’est un jeu désimprégné, froid. Il doit savoir se mettre en vacances. Plus rien ne compte. Il survole, il constate. Le transmetteur reprend le message sans l’humeur. Il ne met pas le contenu mais le contenant (les mots, les faits). Il est distant. Son parler est lapidaire et parfois provocateur.
Son tempo est ultra rapide. Il est sur l’érotisation, le tact et sex appeal. Il est le piment, le condiment.

– Le poste Transmutateur : C’est le poste de la conviction. C’est le relanceur, le joker. Il fait changer l’improvisation de direction mais sa proposition doit se conjuguer avec ce qui précède pour faire converger le spectacle. Le transmutateur apporte la rupture de rythme (= changement de sens à l’intérieur du mouvement). Ce sont des différences qui s’opposent. C’est le rythme qui crée la participation. Le rythme vient des tripes et suppose d’avoir faim et soif. Le transmutateur est dans l’envie (quelque chose qu’on n’a pas encore et qui est inatteignable), la colère. Ce poste requiert de l’autorité (ou densité).

LES SENS

Chacun de nos sens est double. Ainsi, on distinguera :

– Le toucher et son double le tact,
– La vue et son double le regard,
– L’ouïe (écoute) et son double l’entendement,
– Le goût et son double le guste,
– L’odorat et son double l’intuition.

A gauche, se trouvent les sens. C’est la partie consciente qui nous permet de percevoir les particularités, les détails, les défauts, de contrôler, de définir et donc de limiter la réalité. Ce sont avec ces sens que l’on apprécie, que l’on juge le monde extérieur. On est dans le domaine de la projection.
Le double des sens, c’est la partie orientée sur le contenu (sensations, émotions, idées et pensées). On va percevoir les qualités sans les défauts c’est-à-dire la singularité. On capte l’énergie, la force (attraction/répulsion) et on perçoit le monde au-delà des apparences et de la forme. Ils relèvent de l’inconscient et du lâcher-prise.

Quelques définitions :

La sensualité : captation par les sens.
La sensitivité : acuité de chacun de nos sens.
La sensibilité : sens des nuances.
La sensorialité : éprouver et faire éprouver par les sens. (ex. faire bailler les autres).

LES ROLES

Le rôle 
Il y a des rôles dans lesquels on nous croit sans rien faire. Le rôle s’appuie sur une qualité, une singularité. Le rôle ce sont les qualités sans les défauts. Dans le rôle, on n’est ni ça, ni ça, mais tout le reste : délimitation. Cela ouvre. On est sur le regard, le contenu et la fonction. C’est la classe au sens classique, indémodable, hors du temps. On est dans la captation (œil de la caméra). C’est l’école de la vérité. Là se trouvent les stars. Le rôle permet de durer. On peut comparer les rôles à une pierre précieuse taillée avec un foyer qui va irradier les différentes facettes. Chaque facette est un rôle et le personnage est un ensemble de rôles. Le foyer c’est Soi. Les facettes ce sont les fantasmes qu’on inspire.
On induit certaines réactions de notre entourage suivant le fantasme dans lequel on est perçu.

L’anti-rôle 
Ce sont les défauts conjugués aux qualités. On est sur la particularité. On est sur le contenant, la forme. C’est la mode qui donc est vouée à se démoder. Le sens privilégié est la vue. La vedette se trouvera dans l’anti-rôle. C’est un produit. L’anti-rôle enferme et limite. Cependant, l’anti-rôle permet de percer. On est dans la projection. L’anti-rôle appartient à l’école du mensonge. L’anti-rôle ce sont les habits, les habitudes, le paraître. L’acteur se confond avec ses vêtements. Par analogie, l’anti-rôle serait la pierre précieuse dont on aurait enlevé les agrégats mais elle n’est pas taillée.
Ex. Le héros est dans l’anti-rôle car il est précédé d’une légende.

LES QUALITÉS DES ACTEURS

– La présence : travailler sur son axe. Plus celui-ci est grand, plus on a de présence.
– La densité : puissance du moteur, la résistance, la force. C’est le rapport poids/volume (entre 1 kg de plume et 1 kg de plomb, le poids est le même mais la densité est différente). Elle est liée à la colère. La colère suppose estime de soi et de l’autre. La densité c’est l’autorité. La densité se travaille par les pieds. Pour être en contact, le plateau peut reposer sur l’élément liquide.
– L’intensité : a à voir avec la vitesse. Plus la distance parcourue en un minimum de temps est grande, plus il y a intensité. L’intensité est liée à l’agressivité, au mouvement. Dans l’agressivité, on est en mésestime de soi et de l’autre.

LA CRÉATIVITÉ

Il existe 4 sortes d’imagination :
– par analogie ou par le semblable : la plus proche de la pensée.
– par contraste ou opposition
– par complémentarité
– par contiguïté : la plus riche et la plus personnelle.

Les 4 phases de la respiration :
1- Inspirer :
L’inspiration se capte et ne se projette pas. Inspirer c’est imprégner, faire le plein. Correspond à l’enfance.
2- Expirer :
Expirer c’est désimprégner le monde extérieur, se mettre en vacance, faire le vide. L’extérieur n’a plus de valeur. Correspond à l’adolescence avec la remise en cause de l’autre.
3- Se désimprégner :
C’est se déconditionner. Est-ce que je sais qui je suis ? C’est la phase où on ne sait plus. Il n’y a pas de différence entre vide intérieur et vide extérieur. C’est la phase la plus créative, la phase de la maturité où on se met en question. Correspond au soupir.
4- Imprégner le monde extérieur et le monde intérieur :
Je laisse se remplir. Plein intérieur et extérieur qui conduit à la sérénité. Correspond au silence.

La démarche intellectuelle est à l’opposé de la démarche artistique :
– La démarche intellectuelle va du particulier au général et passe par la compréhension.
– La démarche artistique va du général (abstrait) au particulier (concret).

Mariette Strub

Un grand merci au metteur en scène et professeur de théâtre Luc charpentier avec qui j’ai travaillé et qui m’a initié dans la générosité à ces notions et techniques théâtrales.

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