La parole engage l’être tout entier, tant dans sa dimension cognitive (représentations, a priori, idées, jugements, croyances limitantes, …), émotionnelle que physiologique.
Ainsi, toute relation intersubjective se joue dans un corps à corps.

L’expression orale a 3 composantes. Faisons une analogie musicale :

– Le contenant qui renvoie à l’instrument de musique (soit, le corps et la voix).
– Le contenu qui correspond au morceau que joue le musicien (soit lorsque l’on s’exprime, nos idées, nos sentiments, nos émotions).
– La fonction ou l’instrumentiste qui nourrit l’expression de son désir, de son envie et de son expressivité (idem pour l’orateur)

Bien évidemment, s’exprimer à l’oral avec aisance et efficacité repose sur :
l’amour de soi : suis-je digne de respect et d’amour ?
la confiance en soi : suis-je capable de … ?
l’affirmation de soi : est-ce que j’ose être moi-même, singulier donc différent d’autrui ?

Nous aborderons la question du corps à travers :
– Le corps expressif, vivant et vibrant
– Le corps symptôme
– Le corps violence

I- Le corps expressif, vivant et vibrant

La palme de la référence dans le domaine revient à Albert Mehrabian, chercheur à l’Université de Californie (UCLA) et à ses travaux. Il a réalisé deux études en 1967 dans lesquelles, il prétend que l’impact du langage du corps peut être mesuré précisément.
Il a ainsi démontré que l’efficacité d’une présentation orale repose pour :

– 7 % sur le texte du discours
– 38 % sur le ton de la voix
– 55 % sur le langage du corps


Selon ses études, le langage non verbal (physique et voix) constitue 93 % de l’impact du message lorsque l’on juge un individu. Le composant verbal compte pour seulement 7 %.
Néanmoins, les recherches de Mehrabian minimisent l’importance des mots. En effet, l’impact relatif du langage non verbal et verbal dépend beaucoup du contexte de l’interaction

On sait par ailleurs que c’est lors d’un premier contact que le langage du corps a la plus forte influence : deux minutes suffisent à notre interlocuteur pour se forger une première impression, immédiate,automatique et basée sur un nombre très limité d’informations.
Ce premier contact se déroule au travers d’un rituel très codifié. Nous regardons d’abord le visage (notamment les yeux), puis le corps et les vêtements, nous serrons la main, ensuite nous écoutons la voix et analysons la façon de parler, pour dans un dernier temps nous intéresser au contenu du message. Dans ce rituel, la poignée de main joue un rôle significatif. Les travaux de Eibl-Eibensfeldt montrent ainsi qu’une poignée de main molle serait principalement perçue comme dénotant un manque de caractère et une poignée de main très longue comme le signe d’une personne chaleureuse et compatissante.

Dans toutes les sociétés, les personnes sont conditionnées pour repérer les signaux non verbaux durant la conversation à travers l’orientation du corps (décontractée, position ouverte), l’apparence physique, les regards, les signes de la tête, les poignées de main, et les sourires.
Des regards soutenus et fréquents (accompagnés de signes de tête) rendent l’interlocuteur empathique, sympathique, courtois, crédible et confiant. A l’inverse, le sentiment de méfiance augmente avec l’absence de regard. En effet, quand nous sommes nerveux, nous fuyons le regard.
Vos interlocuteurs décodent également les signes « para linguistiques » par exemple les variations du ton de la voix, les pauses et la fluidité du discours. Une étude a démontré que des auditeurs sont capables de détecter l’émotion exprimée à travers le message uniquement grâce à la tonalité de la voix. Des discours fluides, sans hésitations, sans répétitions et ponctués de pauses courtes et adaptés sont tenus pour crédibles ont tendance à inspirer confiance. De même, un débit lent, une voix faible avec peu d’inflexions favorisent la perception de sympathie et de crédibilité. Enfin, un débit rapide, une voix forte, et un plus d’inflexion traduisent surtout la compétence.

Quand vous adoptez une attitude ouverte (penché à l’avant de votre chaise, les mains sur vos genoux), vous transmettez de la chaleur humaine et faites montre de réceptivité vis-à-vis de votre interlocuteur. A l’opposé, lorsque deux personnes en cours de discussion croisent leurs bras et leurs jambes, ils envoient un message de désaccord ou tout au moins de posture défensive. La posture est également importante. Une position verticale traduit la compétence, la fierté et la confiance alors que les épaules effondrées communiquent la vulnérabilité et l’incertitude. De même, la façon dont on marche est significatif : on parlera d’une démarche volontaire et déterminée ou plutôt d’une démarche fuyante.

Notre corps est un allié dans la mesure où il ponctue, souligne, renforce ou illustre nos propos.
Cela sous-tend cependant que nous soyons le plus possible en cohérence interne c’est-à-dire que le contenu du message porté par les mots soit en accord avec le message émis par notre corps.

II- Le corps symptôme

1) Ce corps qui nous trahit

Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas. En effet, il arrive que nous soyons en incongruence (décalage entre message verbal et message non verbal). Et ce, pour de multiples raisons. Nous devons parfois être porteur d’un discours auquel nous n’adhérons pas. Dans d’autres cas, la pudeur, le souhait de ménager l’autre, le manque d’affirmation de soi nous amène à ne pas oser ou savoir dire ce que nous pensons vraiment.
Dans tous ces cas, l’écart constaté entre paroles et comportement, même s’il n’est pas toujours conscient pour notre interlocuteur sera toujours décodé à l’aune du non verbal. C’est alors que l’on peut dire que notre corps (à travers d’indices non verbaux tels que des rougeurs, des tics, des crispations du visage, des gestes parasites, …) mais aussi notre comportement (actes manqués) nous trahissent.
En effet, il est toujours possible de travestir ses dires, plus difficile voire impossible de contrôler l’ensemble de micro signes qui s’expriment à travers notre corps. Pour le simple raison que ceux-ci nous échappent parce qu’ils sont, en grande partie, inconnus de nous. On peut même aller plus loin, puisque parfois, même notre discours nous échappe au travers des lapsus.

2) Les maladies psycho-somatiques

L’intrication du corps et de la psyché a, depuis toujours, imprégné la médecine.
Ainsi, l’histoire de la médecine occidentale en témoigne même si notre expérience en tant que patient nous conduit souvent à constater une pratique des médecins, le plus souvent rationnelle, mécaniste et analytique, dans une conception de la médecine centrée sur le symptôme.
A contrario, les médecines traditionnelles (acupuncture, qi gong, shiatsu…) reposent sur une autre façon de considérer la vie et la maladie et plus encore qu’un moyen de restaurer la santé, cette médecine enseigne un art de vivre en équilibre. Cette médecine est basée sur la loi de l’équilibre, à la différence de la conception occidentale qui elle, se base sur la loi des contraires. Du point de vue oriental, il convient de maintenir l’équilibre entre les tendances opposées de toute chose pour que l’idéal soit atteint. Les deux postulats qui sous-tendent cette pratique sont :
– Toute différence ne peut qu’enrichir,
– Tout élément est rattaché à son contexte.

LES MÉDECINES TRADITIONNELLES

Toutes les médecines traditionnelles reposent sur :

– L’idée d’un principe unique
Un principe unique indifférencié et illimité qui serait à l’œuvre dans toute la création ; le monde manifesté étant l’émanation d’une transcendance (le TAO, Dieu, le UN infini, …). La multiplicité apparente du monde représente les modalités infinies avec lesquelles jouent ce principe pour s’exprimer.

– La notion de polarité
Dans le monde manifesté, la matière, existe la bipolarité. Nous serions tous le résultat de deux forces mises en mouvement dans notre corps (dilatation et rétraction, le Yin et le Yang…). L’harmonie repose sur l’équilibre dynamique de ces deux forces opposées, complémentaires et interdépendantes, le Yin et le Yang.

– Le souffle
Nous possédons tous un influx vital, une énergie universelle (prana chez les hindous, ki chez les japonais, qi ou chi chez les chinois) qui doit circuler de manière harmonieuse tant à l’intérieur du corps qu’entre le corps et les éléments extérieurs. La vie est mouvement.
L’énergie vitale soutient les fonctions du corps et celles de l’esprit : marcher, digérer, penser, ressentir en sont des manifestations. Elle circule dans tout le corps à travers de voies appelées méridiens. Lorsque ce souffle est en quantité suffisante et circule bien, l’organisme est en santé, la pensée claire et les réflexes vifs. Lorsqu’il stagne, est contraint ou bloqué, on se sent faible, lourd et sans vitalité.

– Les 5 éléments (terre, eau, feu, métal ou air, bois ou éther)
Ils sont pris en compte. Ces cinq éléments, constitutifs de l’univers, sont à l’œuvre également dans les différentes traditions. On y retrouve ainsi :
Bois, feu, terre, métal et eau pour les chinois.
Eau, feu, terre, air et éther pour Hippocrate.
Eau, feu, terre, air et la quintessence pour Paracelse.
Vyana, samana, oudana, apana, et prana chez les hindous.

– Hygiène de vie et prévention
La santé a toujours été considérée comme un art de vivre avec :
. Hygiène du milieu absorbé (nourriture) : Nous sommes ce que nous mangeons.
. Hygiène du tempérament : équilibre des humeurs du corps.
. Hygiène de l’élimination : bon fonctionnement intestinal, rénal et cutané.
. Hygiène de l’activité corporelle : exercice physique régulier.
. Hygiène des activités mentales : pensées, attitude intérieure et extérieure.

– Santé et maladie
Les médecines traditionnelles s’intéressent à la personne, dans son ensemble, aussi bien saine que malade, aux symptômes visibles et invisibles, par une gestion de l’équilibre de l’énergie interne dans une démarche holistique et personnalisée.
En effet, chaque individu possède une constitution particulière où les différents éléments interagissent selon un équilibre qui lui est propre et que l’on appelle le terrain. Ainsi, un même symptôme (mal de tête ou difficulté à digérer, par exemple) présent chez deux personnes différentes ne relèvera pas, a priori, d’une même cause, mais d’un déséquilibre propre à chacune d’elles.

La santé renvoie tout autant à l’absence de maladie qu’à un état de plénitude, un art de vivre intéressant le corps et l’esprit dans leur relation à l’ensemble de l’univers.
La maladie se manifestera lorsque l’organisme a perdu sa capacité à maintenir son équilibre et à s’adapter aux agressions. Elle est une perturbation de l’harmonie qu’il faut corriger.

Les causes de la maladie peuvent être externes (conditions climatiques), internes (émotions telles que la colère, le chagrin, la tristesse, la frayeur, la joie, le souci et la peur) ou autres (Ex. une constitution faible, le surmenage, les blessures et les accidents, un déséquilibre de l’hygiène alimentaire, …).

HISTOIRE DE LA MÉDECINE OCCIDENTALE

Depuis ses origines la médecine s’est construite selon différents courants conceptuels au sein desquels la vie de l’esprit a pris une place plus ou moins importante.

Antiquité

Dans l’ancienne Egypte, l’exercice de la médecine était soumis à une stricte observance de la tradition, faute de quoi, les médecins risquaient la mort. Aussi, faisaient-ils de la prévention avec une hygiène de vie, des lavements, des purges, une alimentation saine, des diètes, de l’exercice intellectuel et physique… Le plus important était la prévention avec l’idée essentielle suivante : A travers la maladie, la nature a amorcé un processus dans le corps. L’organisme malade n’est pas passif, il réagit. La voie que suit d’elle-même la nature est l’élimination par divers moyens (fièvre, sueurs, hémorragies, expectorations, diarrhées…). Ces éliminations participent à l’amélioration de la santé et au rétablissement du malade en éliminant les matières superflues qui stagnaient et encombraient la libre circulation humorale.
Les premières traces écrites ayant trait à la médecine remontent au code d’Hammurabi au XVIIIe siècle avant J.-C. Il s’agissait d’un code réglementant l’activité du médecin notamment ses honoraires et les risques qu’il encourait en cas de faute professionnelle. La constitution par le roi d’Assyrie (Mésopotamie) Assurbanipal d’une bibliothèque médicale au VIIe siècle avant J.-C. marque le début de la formation médicale.
En la dissociant de la magie, les savants de l’Antiquité grecque sont les fondateurs de la médecine occidentale. Les précurseurs sont Pythagore, Thalès de Milet, Empédocle d’Agrigente ou encore Démocrite.
Le premier savant grec connu est probablement Hippocrate au Ve siècle av. J.-C. Ses travaux en médecine signent le début de la médecine clinique et le fondement de l’Ethique Médicale. Il élabore la théorie des humeurs (Tempéraments bilieux, nerveux, sanguin et lymphatique) qui a joué un rôle prépondérant dans l’histoire de la médecine jusqu’à la fin du XVIIIe siècle environ. Cette théorie s’appuie sur celle des 4 éléments d’Empédocle (- 490/- 420) qui, le premier, définit par les éléments (terre, eau, air et feu) les « Racines » de toutes choses.

Hippocrate posera les aphorismes suivants :
– Que ton aliment soit ton remède
– C’est la nature qui guérit (Natura medicatrix)
– D’abord ne pas nuire (Primum non nocere).

Il affirmait que chaque malade était unique et que tout traitement se devait d’être individualisé. Il croyait en la capacité d’auto-guérison du corps.
Il soignait par la diète, le jeûne, le repos, les cures d’eau, les changements d’air, l’exercice et, à l’occasion, par des cataplasmes, des diurétiques, des laxatifs, … Il prenait en considération les rêves de la personne, sa pensée. Il soignait dans la globalité.
Selon lui, l’origine de la maladie est située dans le déséquilibre des quatre humeurs du corps (bile, atrabile, sang et lymphe), dû à des habitudes de vie non conforme aux lois naturelles.
La médecine hippocratique fut enseignée en Europe jusqu’à la fin du XIIIe siècle.
Les Grecs ont transmis leur art dans l’empire romain. Au IIe siècle, Galien, médecin romain d’origine grecque, rédige des manuscrits qui feront autorité jusqu’à la Renaissance : il y reprend la théorie des quatre éléments, décrite par Hippocrate et la systématise. Galien installa une vision analytique. La maladie était, pour lui, localisée et facile à répertorier, contrairement à la vision globaliste prônée par Hippocrate.

XVIIe siècle : Descartes

Le XVIIe siècle amorce un tournant dans l’histoire de la médecine.
La pensée cartésienne de Descartes (1596-1650) viendra renforcer la vision analytique de Galien. Il remplacera Aristote dans une sorte de monarchie universelle sur le monde savant et notamment le monde penseur. Les croyances sont bafouées pour ne laisser place qu’à l’observation, l’analyse et la réflexion. Le corps humain n’est plus considéré que comme une machine dont on tente d’en comprendre le mécanisme. Chaque organe est vu comme une pièce du moteur.
Ainsi les prémices de l’ère scientifique du XXe siècle prenaient place peu à peu pour nous amener à la médecine allopathique que nous connaissons aujourd’hui.

XVIIIe siècle : Siècle des Lumières

Il signe l’émergence de la médecine scientifique en France sous le règne de Louis XIV.
Ceci n’empêche pas pour autant la persistance d’une vision métaphysique par certains courants de la médecine. Ainsi, le courant animiste (théorie médicale du médecin et chimiste allemand Georg Stahl) renoue avec le principe d’une médecine de la personne totale, par opposition au dualisme préconisé par Descartes qui construit une physiologie où tout est ramené à la matière. L’école vitaliste affirme qu’en plus des échanges physico-chimiques, un « élan vital » donne vie à toute la mécanique ; l’âme aurait une influence directe sur la santé.

En plus d’une meilleure connaissance du corps humain, les conditions de vie s’améliorent surtout grâce à une meilleure hygiène de vie et à une meilleure alimentation. La médecine classique, telle que nous la connaissons actuellement, triomphe dans le domaine chirurgical et dans le traitement de symptômes. Restreinte par une vision mécaniste du corps, elle pêche néanmoins dans la considération des troubles psychosomatiques, chroniques et dans le traitement des maladies mentales.

XIXe siècle : Médecine organiciste et expérimentale

La psychosomatique pose un nouveau regard sur l’homme malade, perçu dans sa globalité.
C’est dans la seconde moitié du XIXe siècle que le terme psychosomatique est né. On attribue sa paternité au psychiatre allemand Heinroth (1773-1843). Ce courant médical visait à introduire dans le courant organiciste et expérimental de la médecine du XIXe siècle des facteurs d’ordre psychique pour rendre compte de la causalité et de l’étiopathogénie de certaines maladies.
Cette approche, longtemps restée le domaine réservé des médecines parallèles, intéresse aujourd’hui les plus grands scientifiques. Néanmoins, elle se heurte encore au développement des découvertes et des conceptions biologiques qui organisent aujourd’hui les fondements de la médecine occidentale.
Parallèlement au courant strictement médical et en opposition à celui-ci, s’est développé un nouveau courant psychosomatique, d’origine psychanalytique. Le courant médical envisage le malade à partir de sa maladie pour en rechercher tous les facteurs étiologiques, biologiques et psychiques. Au contraire, la psychosomatique psychanalytique part de l’homme malade et de son fonctionnement psychique pour comprendre le processus de somatisation.
Les travaux de Freud concernant les symptômes à expressions corporelles (hystérie de conversion, hypocondrie, …) et à sa suite les travaux d’autres psychanalystes tels que Groddeck, Ferenczi vont apporter à l’approche psychosomatique un envol décisif.

Une maladie psychosomatique serait ainsi une maladie où le psychisme intervient sur le soma, le corps. La maladie organique aurait donc une cause psychique.
Ces maladies se caractérisent par des symptômes physiques affectant un organe ou un système physiologique pour lesquels la cause apparaît essentiellement émotionnelle. La maladie se fait l’écho d’un état d’angoisse ou de détresse psychique. Ainsi, un choc psychologique, un stress grave (décès, divorce, séparation, accident, perte d’emploi, …) est à même d’effondrer nos défenses naturelles et de déclencher une affection. Freud disait « le psychique fait alors un saut dans l’organique » et C.G. Jung « la maladie est l’effort que fait la nature pour guérir ».
Pour le psychanalyste allemand Groddeck, toute maladie organique, et plus largement tout symptôme physique, provient d’un conflit psychique. Il se voit alors attribuée une valeur symbolique et est susceptible d’être traitée par la méthode psychanalytique. Le psychosomatique serait la conséquence d’un refus, par le psychique, de prendre en charge le conflit pulsionnel, qui s’exprime alors dans le corps.

3) le corps-violence

L’idée de cette partie m’est venue d’une observation clinique, à l’occasion d’un atelier que j’ai co-animé avec la comédienne Myrrha Donzenac auprès d’une classe de
6e. Alors que nous nous apprêtions à faire une pause, un des élèves nous demande s’ils ont le droit de parler pendant celle-ci. Nous répondons que oui. Le jeune garçon se lève alors et se met à courir dans la salle. J’ai été frappée par sa réaction qui témoigne, selon moi, d’une confusion entre le dire et le faire, comme si l’action se substituait à la parole.
J’ai rapproché cette expérience singulière de la violence physique dont font parfois preuve les jeunes, en mal de mots et dont souffre le corps enseignant.
Un détour par la Genèse puis par la psychanalyse me permettra d’étayer mes propos.

Il est ainsi écrit dans la Genèse (2,7) : « Le SEIGNEUR Dieu modela l’homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines l’haleine de la vie, et l’homme devint un être vivant. »
Si le souffle de la parole, la force de l’acte de parole est à l’origine de l’homme, de la pulsion de vie, la violence se donne alors à entendre comme échec de la parole. De même, Caïn, au moment même où il va pour adresser la parole à son frère Abel, se jette sur lui et le tue (4,8). La Genèse condense ainsi toute la problématique de la violence : à l’échec du verbe, sans la parole créatrice de la vie, la force et l’action ne peuvent que s’allier dans une pulsion destructrice qui est pulsion de mort.

Cette interprétation trouve un écho fécond dans la théorie psychanalytique et dans le concept de passage à l’acte.
Ce terme de passage à l’acte (Exemples : compulsion, phobie d’impulsion, tentative de suicide, fugue, comportement contra phobique, impulsion, raptus suicidaire, raptus anxieux, acte délinquant, …) a été défini par Freud comme une mise en action de quelque chose que le patient a oublié et réprimé, mais qu’il reproduit, sans savoir qu’il s’agit alors d’une répétition.

Le passage à l’acte introduit une notion de franchissement (passage), entre une position et une autre. C’est une faillite de la pensée. C’est aussi une tentative pour donner un coup d’arrêt à un état de tension psychique intolérable. Le passage à l’acte est soudain, impulsif, parfois violent et dangereux, adapté ou non au réel objectif. Il arrive en réponse à un élément déclenchant ou à une situation de tension intérieure. Il traduit alors chez son auteur une intolérance à la frustration, une fragilité des limites du Moi, la recherche d’une confrontation à la loi, et une identification du sujet à l’objet.
Le passage à l’acte peut présenter un aspect négatif (destructeur) mais aussi parfois un aspect positif (structurant).

Du point de vue psychanalytique, le passage à l’acte est un moment de rupture brutal dans un processus relationnel jusque-là guidé et encadré par la parole.
En effet, tout sujet humain s’est constitué dans et par le langage. Sa valeur symbolique structure toute expérience humaine.
Le petit d’homme passe d’un monde du corps et de la pulsion à un univers parfaitement imaginaire où tout est possible, la toute-puissance, la haine, l’agressivité, … Puis, grâce à la parole, il atteindra un univers organisé autour de l’impératif de nomination. Nommer, c’est accepter une règle du jeu. Le langage et l’accès à sa symbolique se mettent en place au prix d’une immense perte : celle de l’objet primordial tout-puissant, figuré par la mère. Dorénavant, l’enfant est obligé de remettre à plus tard la satisfaction, et de palier le manque, par une succession d’objets de substitution qui ne parviendront jamais à recouvrir totalement le premier objet d’amour. Cette recherche, cette quête est ce que Lacan décrit comme étant le désir, qui ne se soutient que du manque, de la perte de l’objet. On peut dire alors que le sujet humain apparaît en même temps qu’il se sépare de l’objet, sous l’effet de l’impératif symbolique du langage.
Le passage à l’acte révèle alors une défaillance de cette fonction symbolique. L’agir (ou passage à l’acte) vient ici comme réponse temporaire mais radicale à cette défaillance, à ce manque dans la relation à l’objet. L’agir met en scène dans la réalité ce que la fonction symbolique n’a pas pu effectuer, à savoir une distanciation. Car c’est bien la question du rapport à l’objet qui se règle dans un passage à l’acte.
On le voit dans la psychose où l’homicide, la mutilation et le suicide n’ont d’autre but que de réaliser une coupure entre soi et l’objet, coupure qu’une fonction symbolique défaillante ne sait pas appréhender. Quand la situation devient angoissante, la personne se protège par un passage à l’acte qui met en scène, dans le réel, la perte de l’objet primordial.
Le passage à l’acte agit sur la matière, que ce soit une vitre brisée, un corps meurtri, une chaise renversée, … Il interpelle de façon très visible le ou les témoins de l’événement, et autorise ainsi son auteur à signifier sa présence au monde. C’est un moyen pour lui d’entrer en relation, mais par excès, en force. C’est aussi sa façon de centrer la relation sur l’ici et le maintenant, en excluant toute médiation par la parole, et sans tenir compte de l’interdit de la loi.

Chez les adolescents, les agirs (substitution de la pensée par l’acte) représentent un cas particulier dans la mesure où l’identité à cet âge est fragile et qu’il y a une peur des représentations du monde interne.
Raymond Cahn (psychanalyste et membre titulaire de la Société Psychanalytique de Paris), distingue deux cas de figure :

a) Les adolescents dont les actings traduisent une peur de perte d’objet en rapport avec leurs difficultés d’accéder à la position dépressive. L’acting est une manière de s’affirmer. Ces passages à l’acte contiennent une certaine forme de mentalisation confirmée d’ailleurs par la tentative de liaison dans la répétition.

b) A l’opposé, ceux qui sont confrontés à une angoisse de néantisation, une détresse totale et qui cherchent à réaliser à travers l’acte un colmatage urgent du niveau des défenses psychotiques. On parlera dans ce cas de recours à l’acte. Il est la manifestation de la toute-puissance face à un objet externe susceptible de réveiller le traumatisme irreprésentable qui suscite une menace d’anéantissement. En dehors de l’acte, le sujet est protégé par le clivage et le déni de réalité.

Pour conclure, je ne résiste pas au plaisir de vous livrer quelques citations qui viendront enrichir mes propos.

« Ce que cache mon langage, mon corps le dit.» Roland Barthes, Extrait de Fragments d’un discours amoureux.

« Le corps est l’instrument de l’esprit, mais l’esprit n’est lui-même que l’esclave des passions du corps.» Fernand Ouellette, Extrait de Tu regardais intensément Geneviève.

« Je suis corps tout entier et rien d’autre. » Friedrich Nietzsche, Extrait de Ainsi parlait Zarathoustra.

« Nous ne sommes pas seulement corps, ou seulement esprit ; nous sommes corps et esprit tout ensemble. » George Sand, Extrait de Histoire de ma vie.

« Un esprit sain dans un corps sain. » Juvénal, Extrait de Satires.

« Toute maladie est une confession par le corps. » Oskar Wadyslaw de Lubicz Milosz, Extrait de Cantique de la connaissance.

« N’importe qui sait proférer des paroles menteuses ; les mensonges du corps exigent une autre science. » François Mauriac, Extrait de Thérèse Desqueyroux.

« Dans le corps malade, l’âme se sent toute seule. » Joseph d’Arbaud, Extrait de Le laurier d’Arles.

« Lorsque la volonté se tait, l’instinct parle ; en l’absence de l’âme, le corps va son chemin. » Romain Rolland, Extrait de Jean-Christophe.

« Je n’appartiens à personne ; quand la pensée veut être libre, le corps doit l’être aussi. » Alfred de Musset, Extrait de Lorenzaccio.

« La vie n’est supportable que lorsque le corps et l’âme vivent en parfaite harmonie, qu’il existe un équilibre naturel entre eux, et qu’ils ont, l’un pour l’autre, un respect réciproque. » David Herbert Lawrence.

« Le corps est le temple de l’esprit. » Saint Paul.

 

Mariette Strub

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