I- Historique

Dans son ouvrage la « La Crise de la culture. Huit exercices de pensée politique », traduction française P. Lévy, Gallimard, 1989″, Hannah Arendt explique pourquoi l’autorité est entrée dans une crise généralisée.

1- Elle fait débuter la relation d’autorité à l’époque romaine. Ceux qui dirigent sont les représentants des fondateurs de la cité. Ils sont des vecteurs de la tradition, instance fondatrice du lien social. « Le mot auctoritas dérive du mot augere, augmenter, et ce que l’autorité ou ceux qui commandent augmentent constamment : c’est la fondation ». La relation d’autorité est acceptée, ni discutée, ni discutable.

2- A la chute de l’Empire romain, l’Église devient naturellement détentrice de
l’autorité et reconstitue une triade religion / tradition / autorité. L’instance fondatrice est alors la foi, la religion. (Cf. les rois de droit divin).

3- Les causes de cette crise remontent à l’insertion du système démocratique dans la société. Ainsi, le moment de la rupture peut se dater : 18e siècle avec le siècle des lumières, la révolution française (1789), la déclaration des droits de l’homme et l’avènement de la démocratie. La démocratie est le mythe fondateur du lien social. L’autorité des lois tient au processus démocratique. On respecte la loi parce qu’on a le sentiment diffus qu’elle est juste et édictées par des personnes élues. La démocratie ne se décrète pas mais se construit progressivement.
Cette rupture fera son chemin dans toutes les strates de la population au 19e et 20e siècle.

4- Avec les événements de Mai 1968, le principe démocratique va s’étendre au-delà de la sphère strictement politique et cette rupture atteindre son dernier bastion : l’éducation. Les enfants pensent qu’ils ont leur mot à dire sur les décisions les concernant et nous aussi un peu. Au nom du principe démocratique, tout le monde est égal.

II- Qu’est-ce que l’autorité ?

L’autorité est une forme de pouvoir, caractéristique de la structure du groupe. Ainsi, tout groupe spontané, lorsqu’il se structure et s’organise par l’instauration de buts, de règles communes, de processus de fonctionnement (répartition des tâches et des rôles) donne naissance à l’autorité.
Ainsi, indépendamment de toute relation hiérarchique, l’émergence de l’autorité est un phénomène spontané de la vie des groupes. Il est d’ailleurs fréquent d’observer que cette instance est personnifiée et celui qui, au sein du groupe, en devient le détenteur en sera le leader.
Cependant, plus le niveau de maturité du groupe sera élevé, plus l’autorité pourra être partagée : chacun de ses membres jouera tour à tour le rôle de leader dans un contexte coopératif basé sur la concertation. On parlera de leadership tournant.

On voit bien ici que l’autorité ne se décrète pas ; elle se construit dans le cadre d’une relation singulière à travers laquelle le groupe (et chacun de ses membres) reconnaît cette autorité comme légitime.
Elle est donc limitée aux frontières du groupe, dans l’espace et dans le temps. L’autorité a donc sa source du côté de ceux qui s’y soumettent. Elle doit donc être librement consentie et ne peut exister que dans une relation d’interdépendance qui engage les deux parties sur la base d’un contrat réel ou symbolique, dictant les droits et devoirs de chacun envers l’autre. L’autorité ne peut s’exercer que dans la confiance.

C’est la raison pour laquelle, il faut distinguer deux sortes de pouvoir :

Le pouvoir d’injonction reposant sur la coercition, c’est à dire la contrainte. L’injonction peut passer par l’emploi possible de la force (humiliation, chantage, menaces, culpabilisation, …) pour imposer sa volonté à autrui dans le cadre d’une relation de domination/soumission. Son exercice s’apparente au fait du prince, il est arbitraire et est violence faite à autrui dans la mesure où ni respect et ni la confiance ne sont convoqués ici. Le respect c’est considérer l’autre comme différent de soi. La personne sur laquelle s’exerce ce pouvoir abusif est traitée en objet et non en sujet.

Le pouvoir d’influence que nous appellerons autorité, repose sur le libre arbitre.

III- Les fondements de l’autorité (ou pouvoir d’influence)

Pour qu’il y ait autorité, celle-ci doit être reconnue et acceptée. En d’autres termes, elle doit être légitime. Et cette légitimité se fonde sur deux choses :

1- Les structures de la société qu’elles soient économiques (par exemple la propriété du capital), culturelles (valeurs et normes) et politiques. Comme le dit Max Weber dans son livre  » Economie et société «  Paris, Ed Plon, 1992, l’autorité s’appuie sur « des règles rationnellement établies par le truchement d’un accord ou d’une décision unilatérale ».
On parlera ici d’autorité légale. Elle est déléguée par l’institution et par conséquent, s’exerce au nom de la norme impersonnelle.
Elle se traduit concrètement à travers le statut, le poste, les responsabilités et les éventuels attributs qui en découlent. On dira par exemple d’une personne qu’elle du pouvoir sur une autre personne en fonction du poste qu’elle occupe.
De même, les enseignants sont dépositaires des règles inhérentes à l’institution Education Nationale et de celles propres à leur établissement. Ils sont donc, de fait, légitimes dans leur rôle, détenteurs d’un savoir disciplinaire et d’un savoir-faire pédagogique. Leurs prérogatives leur donnent également le droit de sanctionner, de décider des passages dans les classes supérieures et le devoir d’évaluer leurs élèves.
On dira d’une personne qu’elle exerce son autorité.

2- Les caractéristiques intrinsèques des acteurs. Max Weber parle de charisme c’est-à-dire « une qualité extraordinaire d’un homme, soit réelle, soit supposée, soit prétendue »; les sujets se soumettant à cette autorité « en vertu de leur croyance en cette qualité extraordinaire de la personne considérée. »
On dira de cette personne qu’elle a de l’autorité.
L’autorité naturelle n’est pas un élément caractérologique mais est caractéristique d’une relation. Elle n’est pas administrée d’après les normes générales, traditionnelles ou rationnelles. Elle est par essence irrationnelle et révolutionnaire dans la mesure où elle ne s’inscrit pas nécessairement dans l’ordre existant.
Elle repose sur 3 facteurs : la compétence relationnelle, la vision et le sens de l’opportunité.

a- la compétence relationnelle
Autrefois, l’autorité personnelle était fondée sur la compétence technique. Le « leader » était le meilleur d’entre tous. Aujourd’hui, les évolutions technologiques font de la compétence technique un attribut secondaire. Il est donc nécessaire de développer des capacités d’écoute, d’observation, d’argumentation, d’expression, de questionnement et de compréhension.

b- la vision
C’est la capacité à montrer la voie et à donner du sens à l’action. Le leader est celui qui sait et dit où l’on va et qui indique la direction que tout le groupe cherche à prendre. Cette vision est un choix de direction fait dans l’intérêt supérieur du groupe, au-delà des intérêts de chacun. Le groupe sera structuré s’il partage un but commun et le leader devra donc énoncer ce but au départ, le rappeler régulièrement et corriger la direction empruntée si nécessaire. Cette fonction d’expression symbolique de l’unité du groupe est fondamentale dans la mesure où elle a une vertu mobilisatrice en donnant du sens à l’action commune.

c- le sens de l’opportunité
C’est savoir intervenir et user d’autorité au « bon moment », c’est-à-dire au moment où le groupe en a besoin. Avoir le sens de l’action juste renvoie à la capacité d’engagement, à la prise de risque tout en étant prêt à en assumant le résultat qu’il soit positif ou non.

IV- A quoi sert l’autorité ?

1- L’autorité, influence normative

En tant qu’influence normative et structurante, l’autorité sert à donner des limites et à poser un cadre contenant pour rassurer. Faire respecter la loi, dire non, c’est refuser de céder et de satisfaire à tous les désirs de l’enfant. Le désir naît de la frustration. L’enfant doit apprendre à renoncer au fantasme de toute-puissance. Néanmoins, es désirs peuvent et doivent être dits et reconnus. L’autorité doit donc permettre à l’enfant de différer son plaisir immédiat, de sortir de la confusion et de la violence engendrée par ses pulsions. Se confronter à la réalité. S’humaniser c’est intégrer les interdits qui fondent l’humanité : inceste, meurtre et cannibalisme. Si l’on ne se soumet pas à ces interdits, il ne peut y avoir de vie sociale. Dire « NON » sépare l’enfant du corps à corps avec la mère et du trop-plein de plaisir que cela lui procure. Ce « NON » introduit un tiers dans la relation duelle, il sépare et fait grandir. Cette posture permet également de poser une distance entre l’élève et l’enseignant et d’induire un respect mutuel.

Dans le cadre de la relation pédagogique, par exemple, l’enseignant ne doit pas substituer à la loi, il n’est pas la loi, sauf à indiquer à l’élève qu’il est parfait et tout puissant. L’enseignant, tout comme l’élève doit se soumettre à la loi. Les règles doivent répondre à deux impératifs : l’apprentissage et la vie collective.
Dans le cadre de l’influence normative, l’objectif est de structurer l’activité et la finalité, de fonder le groupe-classe. L’enseignant définit un cadre de référence commun, fixe les objectifs, répartit le travail et applique le programme. Il surveille, contrôle et évalue les connaissances. Il répond au besoin de sécurité.

2- L’autorité, influence fédératrice 

L’autorité exerce ici une influence qui permet de mobiliser l’ensemble des acteurs autour d’un but commun. Il y est question de sens, de valeurs et de climat stimulant, propice au travail. Elle répond au besoin d’appartenance et d’affiliation. Le groupe-classe est alors vécu comme une entité formant un tout, contenant et rassembleur.

3- L’autorité, influence socialisante 

L’autorité peut être également le berceau de la coopération. Elle créé les conditions du « travailler ensemble » en donnant au groupe la possibilité de partager les décisions, de participer, de suggérer, de prendre des initiatives. Elle offre le terrain propice à la coopération et satisfait le besoin de reconnaissance ; chacun pouvant exercer ses talents individuels au service su collectif tout en s’affranchissant, dans une certaine mesure, de l’autorité.

4- L’autorité, influence responsabilisante 

Cette autorité vise à développer l’autonomie de chacun en confiant des responsabilités, en augmentant le niveau de décision, en acceptant les initiatives tout en passant contrat sur les résultats et en élargissant le champ de compétences de chacun. On vise ici l’auto-réalisation.

Tout l’enjeu de l’autorité réside dans une articulation fine permettant de créer un cadre suffisamment sécurisant (Protection) sans toutefois empêcher l’enfant de mener ses propres expériences (Permission)La prise de risque, la logique d’essais-erreurs font partie intégrante de l’apprentissage et du processus d’autonomisation. Ce juste équilibre entre Protection et Permission doit permettre à l’enfant d’atteindre sa Puissance.

Mariette Strub

Laisser un commentaire